3 questions à… Willy Gabriel Mboukem, directeur de plantation chez Kenysson Diogo Vaz

Pourquoi as-tu choisi d’orienter ta carrière professionnelle vers le secteur agricole ?

Le choix du secteur agricole s’est imposé à moi dans un premier temps d’une part du fait de nos habitudes familiales de prendre nos vacances en forêt loin des perturbations citadines et plus tard dans la petite cité balnéaire de Limbé où nous avions une maison de campagne de 4000 m² et comptant pas moins de 20 différents fruitiers. Je garde toujours en mémoire cette phrase de mon père “Se réveiller le matin et cueillir un fruit, c’est être très proche du paradis ». Mais surtout devant l’omniprésence de l’agriculture dans les sociétés africaines, se nourrir au quotidien demeure encore pour beaucoup un défi majeur pour une grande partie de la population. Ceci entraine logiquement une grande demande d’innovation en termes de production et de productivité agricoles.  

L’agriculture fait partie intégrante de l’économie africaine et, incontestablement, de la vie quotidienne d’une majorité d’Africains. Elle concentre plus de 51 % des emplois sur le continent. Mais près de 50% de la production à l’échelle continentale est perdue entre la ferme et le consommateur final. Quelles en sont les causes ? C’est aussi pour tenter de répondre à cette question que j’ai fait le choix de m’investir dans le secteur agricole.

Le déclic intervient en 2010 lorsque je quitte le Cameroun pour suivre des études en finance d’entreprise à Bordeaux. Je réalise avec surprise et admiration la quantité de produits transformés qui remplissent les étalages des supermarchés. Par exemple, du même fruit de base (fraises), non pas moins de dix produits différents en sont dérivés : (biscuits, yaourts ; confiture, eau aromatisée ; gel douche, etc.). Le Cameroun, grenier potentiel de l’Afrique Centrale, ne possède pas encore une telle agro-industrie intégrée horizontalement et peine encore à fournir des emplois à toute sa population.  Quels en sont les points de blocage : les infrastructures et les chaines logistique ? le savoir-faire ? la mécanisation agricole ? Je me suis donc fixé alors comme objectif, à mon modeste niveau, d’apporter quelques réponses pratiques à ces questions.

C’est ainsi qu’après l’obtention de mon Master en Finance, je me lance dans une spécialisation en Global Supply Chain Management (GSCM) à Kedge Bordeaux a l’issue de laquelle j’ai obtenu un deuxième Master en GSCM. Toujours dans la même logique, je me suis inscrit en Master d’Agronomie Tropicale à l’Institut Supérieur d’Agronomie de Lisbonne. A l’issue de cette formation en cours, je serais titulaire d’un Master en Agronomie Tropicale. Fort de ce parcours, je pense pouvoir disposer d’un bagage théorique nécessaire pour contribuer à la recherche des solutions pratiques aux points de blocage évoqués ci-dessus. Déjà, à ce niveau, j’ai constaté que même si les chaînes de valeur agricole peuvent varier d’un pays à l’autre, elles partagent néanmoins toutes au moins une chose en commun : elles sont complexes. Toute réduction des pertes après récoltes ne peut qu’augmenter la production nette à consommer ou à écouler sur le marché.   

Selon toi, comment débloquer le potentiel agricole du continent africain ?

#1 S’assurer de son marché. 

Mon LeitMotiv est :  Marketing is the New Agriculture

Nous avons accès aujourd’hui une telle quantité de connaissances théoriques que faire pousser des fruits et des légumes pourrait être à la portée de tous. Il suffirait de combiner l’exposition au soleil, l’eau et la passion. 

En revanche il est primordial de bien maitriser son accès au marché avant de se lancer dans un programme de production agricole. Le défi n’est pas que financier mais beaucoup plus marketing et commercial. Il s’agit de la manière dont vous présentez votre produit, du nombre de personnes que vous avez autour de vous qui sont des acheteurs potentiels de vos produits, de votre réseau d’écoulement des produits. En exploitant le fort taux de pénétration de la téléphonie mobile et la radio à travers les pays Africains, les agro-entrepreneurs trouvent de plus en plus de nouveaux moyens de connecter les exploitants agricoles aux consommateurs potentiels.

C’est dans ce sens que j’ai créé en 2017 – African Supply Chain Heroes – Un podcast hebdomadaire et bilingue qui propose des interviews et des cas pratiques, ainsi que des portraits d’entrepreneurs africains qui font bouger les chaines de valeur disponibles sur Soundcloud.  

#2 Multiplier les partenariats pour être se focaliser le plus possible sur son cœur de métier. 

En rapport avec notre exploitation d’une plantation de cacao, notre cœur de métier est la récolte des cabosses, la fermentation, le séchage et le stockage avant le transport à l’usine pour la transformation en chocolat. Cependant sur 400 hectares, nous avons plusieurs variétés d’arbres fruitiers (manguiers, jacka, goyaviers, bananiers, cocotiers, etc.). À ce sujet, nous avons décidé de nouer des partenariats stratégiques avec des entreprises de la place qui elles sont spécialisées dans la transformation des fruits en produits séchés ou en compotes.  Ce sont des partenariats gagnant-gagnant qui nous permettent ainsi de réduire nos pertes après récolte. De nouveaux postes de travail sont créés, de nouvelles filières de transformation sont développées comme de réels cas pratiques de R&D.  

Il y a aujourd’hui un ensemble de données qui doivent faire partie de la connaissance et de la culture générale en mon sens, et partout dans le monde. Quel que soit la position dans la chaine logistique mise en place, à l’échelle mondiale, nous perdons environ 50% de la production agricole, et les pertes cumulés sont encore plus grandes en prenant en compte l’eau utilisée, la dégradation des sols, le transport des produits et la main d’œuvre.  

En tant que directeur d’une plantation de cacao à Sao Tomé, quels sont tes principaux défis ?

Nous rencontrons trois challenges majeurs sur la plantation :

#1 La Question sociale et l’emploi

La plantation est située au cœur d’une communauté de 2000 habitants. 10% travaille pour l’entreprise, mais nous avons en charge l’ensemble de l’assainissement public (eau, sanitaire, ordures ménagères)

#2 La rentabilité 

Une plantation est un écosystème très riche en nature et en ressources humaines, mais aussi très gourmand en capital (salaires, entretien des infrastructure et carburant). Un de nos défis majeur est de trouver des sources de financement durable, permettant un meilleur développement humain. 

C’est ainsi que depuis ma prise de fonction, notre équipe a créé un four à pain qui a permis, dès ses premiers jours de fonctionnement, de créer plus de 10 emplois (distributeur, boulanger, etc.). Nous avons lancé un programme de diversification des cultures et nous exploitons les palmiers à huile, les goyaviers et tous les autres arbres fruitiers. La mise en place de partenariats avec des unités de transformation locales a eu un impact non négligeable sur la rentabilité de la Plantation. Nous offrons aussi des formations en permaculture et aux métiers liés à la culture du cacao. 

Enfin, il est aussi utile de mentionner que nous avons développé toute une offre d’écotourisme avec une visite des installations de la Plantation“ de l’arbre à la tablette” des déjeuners de “ la ferme à la fourchette” et des possibilités de camping et de logement de haut de gamme sur le site de la Plantation.

Le chemin est encore long mais nous réfléchissons tous les jours à surtout tirer au mieux parti de tous les atouts naturels et écologiques de la Plantation. À terme, il est envisagé de faire de cette Plantation un centre de recherche appliquée dans les techniques modernes de culture biologique.

#3 Maintenir la qualité d’un Grain de Cacao fin biologique 

Pour terminer, la plantation se donne comme ambition de maintenir un niveau de qualité exceptionnelle et de traçabilité infaillible tout au long de la chaine de production du cacao. À cet effet, nous avons mis en place certaines innovations pratiques : sélection manuelle des cabosses en fonction des espèces, double opération de nettoyage, calibrage manuel des grains sur les séchoirs, séchage 100% solaire, identification des fèves par parcelles et par variété, suivi permanent du bon déroulement du process.

Toutes ces innovations ont naturellement eu un impact sur la valeur ajoutée de nos produits sur le marché. Bien qu’étant chronophage et gourmand en capital humain, c’est le prix à payer pour notre positionnement dans le segment haut de gamme.

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