« Le secteur agricole doit se positionner au premier plan de la politique de coopération entre le continent africain et l’Union Européenne »

3 questions à , Matthieu Brun, Responsable des études au Club Demeter, docteur en science politique, chercheur associé au laboratoire « Les Afriques dans le Monde » et à l’Institut de recherche et d’études Méditerranée-Moyen-Orient.

Demeter est un think tank international et intersectoriel dédié aux enjeux alimentaires mondiaux. La crise de Covid-19 a mis en lumière les failles des différents systèmes d’approvisionnement alimentaires et de nombreux pays semblent vouloir renforcer leurs efforts pour tendre vers l’autosuffisance alimentaire. Quelles sont, selon-vous, les perspectives du continent africain à ce niveau? 

Avant même de parler de niveau d’autosuffisance et de perspectives sur ces questions alimentaires, je pense qu’il faut rappeler un chiffre important. 1/3 des naissances actuelles dans le monde sont africaines : la croissance démographique mondiale est tirée par le continent africain. Les perspectives de croissance démographique du continent qu’en 2100 4,5 milliards habiteront sur le continent africain, pour aujourd’hui 1,3 milliard de personnes. On a souvent tendance à penser que l’avenir du monde est en Asie, je crois, au contraire, qu’une grande partie de cet avenir se trouve au sud de la Méditerranée et particulièrement en Afrique sub-saharienne. D’autant plus qu’au-delà du simple fait d’avoir une population qui croît, on a aussi, sur le plan qualitatif, une population qui change. Elle est de plus en plus nombreuse dans les villes. Nous avons notamment travaillé sur ce sujet à Demeter et constaté que les villes africaines du futur tendent vers des populations moyennes de plus de 5 millions d’habitants. Cela veut dire, avant même de parler d’autosuffisance et de niveau de perspectives sur ce sujet-là, que les modes de vies vont eux-aussi évoluer. 

Les régimes alimentaires en Afrique ont beaucoup évolué, en raison à la fois de la diversification alimentaire et de l’importance prise par les classes moyennes en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne. On mange plus de fruits et légumes, plus de viande, et aussi plus de produits transformés. Les populations dans les pays africains ont des exigences en matière de sécurité sanitaire qui sont de plus en plus importantes depuis les années 90. La question de l’alimentation ne s’aborde plus simplement à travers les tonnes ou des kilos. C’est aussi de la symbolique, du politique et du géopolitique.

La population rurale va également rester très importante en valeur absolue. Quand on regarde les projections qui sont faites par l’ONU, on trouve toujours une population rurale prépondérante en Afrique subsaharienne. Il est important de ne pas les laisser de côté. Quand on veut penser les questions d’approvisionnement et d’autosuffisance, il va falloir avoir des politiques également adaptées aux populations rurales.

Maintenant, si on revient sur la question de l’alimentation, ce qu’on constate, c’est que les crises alimentaires récentes, en particulier celles de 2008 avec la hausse internationale des prix des matières premières, ont remis sur le devant de la scène la question du développement agricole et encore plus de la sécurité alimentaire. Après 2008, certains États comme le Sénégal, le Mali ont créé des grandes politiques de développement agricole pour lutter contre l’insécurité alimentaire. Malheureusement, s’il y a bien une chose qui va perdurer ce sont les niveaux d’insécurité alimentaire et nutritionnelle dans les pays d’Afrique, pouvant prendre la forme de sous-nutrition mais aussi obésité. Une partie des États africains ont développé une sorte de récit politique autour de la souveraineté alimentaire et de l’autonomie alimentaire, en réponse aux émeutes de la faim de 2008. C’est un élément très important dans les campagnes électorales.  Au Nigeria notamment, le Président Buhari avait fait du développement agricole un élément fondamental de la campagne électorale.

Globalement, si l’on revient à la question de l’autonomie alimentaire, le taux d’autosuffisance se dégrade depuis quelques plus années. Durant les années 60, le taux avoisinait 1 ce qui signifie un niveau où l’autosuffisance est assurée. Juste avant la crise alimentaire de 2008, ce taux avoisinait les 0,8 et depuis, cela s’est encore érodé… Bien sûr, cela dépend des pays, parler de l’Afrique au singulier n’a aucun sens. En Afrique, le taux d’autosuffisance varie énormément en fonction de la région. Certains pays, comme la Mauritanie, la Libye et le Botswana sont à des niveaux des niveaux extrêmement faibles d’autonomie alimentaire et sont très dépendants des marchés internationaux. Dans d’autres pays comme le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Égypte, les taux oscillent entre 0.3 et 0. 8, signifiant qu’il y a une forte dépendance vis à vis de l’extérieur, alors que pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique australe le niveau d’autonomie alimentaire est légèrement plus élevé.

La question de l’autosuffisance alimentaire s’étudie aussi en produits. Par exemple, pour le blé, une des commodités les plus échangées au monde et qui est de plus en plus consommé en Afrique du fait de la mondialisation de l’alimentation, l’autonomie est très faible sur le continent africain. En Égypte par exemple, pays extrêmement consommateur de blé, un grain de blé sur deux vient de l’extérieur. Le riz est encore majoritairement importé d’Asie du Sud-Est, mais notons cependant que dans certaines zones comme le golfe de Guinée la part des importations est moindre.

L’autonomie est plus importante sur d’autres produits comme le maïs ou les tubercules comme l’igname ou le manioc. On peut donc dire que, même si cela fluctue en fonction des pays ou des denrées, la dépendance alimentaire vis-à-vis de l’extérieur est croissante et s’est aggravée depuis la fin des années 80. Ce n’est pas le fait d’une dégradation de la productivité, qui a légèrement augmenté, mais plutôt de choix politiques qui, combinés à la croissance démographique, ont contribué à cette dégradation. La baisse globale observée depuis les années 90 du montant de l’aide au développement dédié au financement des politiques agricoles a aussi joué. On a arrêté d’investir dans le monde agricole en lui préférant le développement des industries et des villes, etc. Ça a été une erreur majeure. Délaisser l’agriculture a non seulement eu des conséquences géopolitiques majeures car la paysannerie, lorsqu’elle est délaissée va se révolter et rejoindre les rangs de mouvements de contestation. Mais plus encore, on a surtout arrêté de soutenir l’appareil productif dans ces pays-là et en se tournant vers les exportations, vers les produits qui ont été créés à l’extérieur.

Avec la mise en place de la ZLECA, nombreux espèrent qu’il découlera du décloisonnement des marchés un développement des échanges agricoles continentaux. Quelle est votre opinion à ce sujet? Cela suffira-t-il pour développer le secteur et réduire la dépendance du continent aux importations? 

Quand on sait qu’aujourd’hui, le commerce intra-africain ne représente souvent pas plus de 20% du commerce des pays, on peut voir que la mise en œuvre effective de la ZLEC présente d’immenses défis. La ZLEC, à la différence des zones de libre-échange qui sont mises en œuvre dans la plupart des régions, est là pour favoriser les échanges internes qui sont à des niveaux assez faibles. Aujourd’hui, les richesses des pays africains proviennent avant tout des ventes de matières premières non transformées, hors du continent.  Il est impératif de créer des industries de transformation qui permettent avant tout de créer de la valeur ajoutée sur le territoire. Et en développant l’agro-industrie, on crée de l’emploi et des opportunités de business.  Cela permet de générer de la valeur qui reste sur le territoire.

Le défi clé pour la ZLEC c’est le développement des infrastructures nécessaires à l’industrialisation. C’est pour cette raison qu’être sur une zone continentale est intéressant puisque normalement, on devrait pouvoir investir l’ensemble du territoire et non uniquement une partie. Il faut donc penser dès aujourd’hui les complémentarités entre les régions. L’Afrique est un grand continent au sein duquel on trouve d’un côté des systèmes de production qui fonctionnent sur l’élevage, d’autres plutôt sur du végétal, etc. Pour penser les complémentarités il faut des politiques agricoles ambitieuses. Il faudrait notamment mettre en place des politiques de protection de certaines industries naissantes. Elles sont de véritables leviers pour l’emploi.

Si l’on revient à la question de la dépendance alimentaire, la balance alimentaire moyenne de plus de 80% des pays africains est déficitaire. Les importations agroalimentaires aujourd’hui en Afrique sont passées d’environ 20 milliards en 2005 à 75 milliards de dollars en 2013 pour se stabiliser aujourd’hui à environ 70 milliards. D’un autre côté, la valeur des exportations n’excède pas 40 milliards. Il y a donc un enjeu autour de la mise en valeur de ces exportations. De plus, quand on regarde les projections en termes de croissance démographique, on constate que le déficit de la balance commerciale totale ne va cesser de s’accroître. Donc, la dépendance aux produits de base est particulièrement problématique pour ces pays qui cumulent à la fois des performances agricoles et des revenus à l’exportation faibles.

Aujourd’hui, le continent africain n’arrive pas à produire ce qu’il consomme, faute de politique agricole et communautaires qui soient suffisantes, et il exporte ce qu’il ne peut pas transformer. Donc un ralentissement ou une crise de l’import-export, comme la pandémie Covid-19, peut vraiment mettre au défi l’ensemble du continent. D’autant plus sur plan de sécurité alimentaire car les stocks sont très réduits. Il me parait d’ailleurs intéressant d’avoir une réflexion continentale sur cette question du stockage. C’est un élément essentiel quand on pense sécurité alimentaire et protection de la population. Aujourd’hui, cette réflexion est manquante et dans le cadre de la ZLEC, des discussions peuvent être engagées.

A l’aune de la fin des accords de Cotonou et du dévoilement, en mars, des grandes lignes de la nouvelle stratégie UE-Afrique, quels sont, selon-vous, les perspectives des échanges agricoles entre les deux continents?

Il est important de rappeler que l’Union européenne est le partenaire majeur du continent africain. Cependant, ce partenariat est en perte de vitesse. La présence de certains acteurs sur le continent africain est en pleine croissance, le volume d’échanges avec la Chine a par exemple augmenté de 200% ces dernières années. A contrario, les échanges avec l’UE augmentent légèrement voire stagnent. Comme je vous l’ai déjà expliqué, je suis convaincu que l’avenir du monde se trouve en Afrique. Ce continent intéresse énormément les puissances étrangères comme la Chine ou la Russie, que ce soit pour ses ressources ou pour son marché. Djibouti ou l’Ethiopie sont des exemples emblématiques de pays dans lesquels la Chine s’est largement installée et qui étaient avant des partenaires clés de la France. On observe également une croissance très forte des échanges Sud-Sud avec le Brésil. Tout ceci crée un environnement géopolitique en Afrique de rapports de force autour des échanges et des ressources dont l’Union européenne ne doit pas s’éloigner.

Alors, si on regarde plus en détail ce partenariat qui est en cours d’être dessiné, on constate que Mme. Ursula Von Der Leyen a affirmé à plusieurs reprises dans ses discours que l’Afrique était un élément essentiel de la politique étrangère de l’Union européenne.  Cela montre une forte volonté politique de la part de ceux qui gouvernent aujourd’hui l’Union européenne. La France a des relations très fortes avec l’Union africaine et plus généralement avec les pays africains. Cette année était très marquée sur le plan diplomatique par les relations Afrique-France avec notamment le sommet qui devait se tenir à Bordeaux en juin dernier. Il faut vraiment cultiver cette relation et ne pas détourner le regard, d’autant plus que l’agriculture fait partie intégrante des cinq piliers du partenariat Afrique-UE.  Le secteur doit se positionner au premier plan de la politique de coopération entre les deux continents, que ce soit sur le plan de la question de transition verte, de transformation numérique, de paix ou de gouvernance.

Le secteur agroalimentaire est un secteur d’avenir. Si on se repenche sur le cas du blé, le continent africain ne produit que 10% de sa consommation. L’Union européenne est attendue sur ce sujet, particulièrement dans le cadre de ses relations commerciales avec l’Afrique de l’Ouest et Centrale. Cependant il ne s’agit pas d’exporter des produits transformés en France et ainsi empêcher des industries de se constituer dans les marchés africains. Il faut au contraire accompagner, comme les agriculteurs français l’ont très bien compris, la construction de l’industrie agroalimentaire africaine. C’est ce qui différencie l’Union européenne de certains autres partenaires du continent africain. Tout l’enjeu est d’avoir un partenariat certes commercial, mais surtout de développer une véritable coopération basée sur des investissements responsables, co-construits et concertés. Si on réfléchit aux grands axes de travail de l’Union européenne en termes de transition agricole, numérique et écologique, on réalise que l’on retrouve ces mêmes enjeux de l’autre côté de la Méditerranée.  Les entreprises européennes doivent être au cœur de cette nouvelle coopération pour construire des filières durables localement.

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